La Spirale Dynamique Intégrale (Partie 1)

Article publié dans le numéro 11 du magazine Lavida

La Spirale Dynamique Intégrale (partie 1)

Bonjour Guillaume, nous nous retrouvons pour cette rentrée autour d’un thème qui, je le sais, vous est cher, le modèle de la Spirale Dynamique ! C’est un mot plus engageant que celui de « normose »1 qui a fait l’objet de nos entretiens précédents, mais tout aussi étrange. Qu’est ce qui se cache donc derrière ces mots ?

Bonjour Christine. Le modèle de la Spirale Dynamique est très éclairant pour comprendre la « normose » dont nous avons discuté dans les articles précédents. Le connaître est un bon moyen de se libérer de la Normose Standard ! Donnons en d’abord une définition générale avant de dire quelques mots sur son origine, sa genèse et son évolution jusqu’à aujourd’hui.

La Spirale Dynamique est un modèle de développement et d’évolution de l’être humain et des civilisations :

Il sert à comprendre comment les hommes s’organisent et pourquoi ils changent.

La Spirale Dynamique trouve ses origines dans les travaux du professeur Clare(nce) W.Graves (1914-1986). En 1952, alors qu’il enseignait la plupart des théories psychologiques classiques (Freud, Jung, Maslow, Rogers…) à ses étudiants de Union College dans l’Etat de New York. Interpellé par ses étudiants qui lui demandaient laquelle des théories qu’il enseignait était la bonne, il se sentit incapable de répondre. C’est ce qui l’amena à chercher un moyen pour pouvoir répondre à cette question. Licencié en Mathématique et en Science générales, c’était un homme d’expérimentation et d’une grande rigueur intellectuelle. Il décida donc de se lancer dans une étude très pragmatique, en ne se basant sur rien existant déjà. Pendant sept ans, il demanda à 1065 de ses étudiants de définir ce qu’étaient pour eux une personnalité mature. Est-ce la même vision pour tout le monde ? Si ce n’est pas le cas, y a-t-il une cohérence, un ordre permettant de hiérarchiser des stades de développement dans la façon de voir et d’agir dans le monde ? Les personnes interrogées avaient un mois pour répondre. Il leur était demandé d’exprimer leur point de vue sans se référer à une quelconque théorie. Clare Graves demanda ensuite à une équipe de ses collègues de voir s’il était possible de trouver une classification qui émergerait de tout ces questionnaires. Leur étude leur a permis d’identifier cinq types de définition de ce qui peut être considéré comme une personne mature. Selon les sujets interrogés, il est ressorti qu’il s’agit de quelqu’un qui :

  • S’exprime impulsivement à n importe quel prix.
  • Se sacrifie pour une récompense future.
  • S’exprime comme on le désire, mais de manière calculée.
  • Se sacrifie pour être accepté maintenant.
  • S’exprime comme on le désire mais jamais au détriment des autres.

Clare Graves a nommé ces modes d’être bio-psycho-sociaux des niveaux d’existence. Les travaux ultérieurs ont identifié trois niveaux supplémentaires. Ces résultats mettent en évidence que chaque niveau d’existence est caractérisé par un système de valeur profond et inconscient qui soutient les façons de voir et d’agir des étudiants interrogés.

Une autre observation de cette étude a montré, affirmé par plusieurs étudiants, que leur vision de la maturité psychologique avait évolué au fil du temps et que, chose intéressante, ces changements de vision se faisait toujours d’un même niveau d’existence à un autre, c’est-à-dire toujours selon la même logique. Ce constat amena Clare Graves en 1959 à formuler que la maturité psychologique n’existe pas en tant qu’état, mais qu’elle est un processus dont la fin est inconnue et qui se déroule au fil du temps.

Clare Graves nomma d’abord sa théorie ECLET (Emergent Cyclical Levels of Existence Theory) : la théorie de l’émergence cyclique des niveaux d’existence. En 1981, il résumait sa théorie de la façon suivante :

« En résumé, je propose que la psychologie de l’être humain mature soit un processus émergent et oscillant qui se déploie en spirale et qui est caractérisé, au fur et à mesure que les problèmes existentiels de l’être humain changent, par la subordination progressive de systèmes de comportements anciens par des systèmes nouveaux et plus complexes. »

A partir de 1975 jusqu’à sa mort en 1986, Clare Graves fut rejoint dans ses travaux par Don Edward Beck, professeur à l’Université du Nord du Texas et un de ses élèves, Christopher C.Cowan. Ils l’aidèrent à poursuivre sa réflexion et à synthétiser ses archives. En 1988, Don Beck et Chris Cowan renommèrent la théorie de Clare Graves « Spiral Dynamics » et se chargèrent de la faire connaitre, Clare Graves ayant peu publié de son vivant. Ils publièrent un livre du même nom, livre de référence en la matière2. En France, c’est principalement Fabien et Patricia Chabreuil qui l’ont fait connaitre par leur ouvrage3 sur le sujet.

J’ai noté que la Spirale Dynamique met en évidence que le passage d’un niveau d’existence à un autre ne se fait pas de façon aléatoire, mais qu’il obéit à une logique qui est la même pour tous. Qu’est ce qui caractérise un niveau d’existence ? Comment sont-ils organisés? Comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

Chaque niveau d’existence est caractérisé par un système de valeur. La Spirale Dynamique distingue trois strates de valeurs pour chaque niveau d’existence.

  • Les valeurs de surface : celles qui sont manifestées publiquement. Qu’est ce que la personne donne à voir d’elle dans tel environnement, comment veut-t-elle être perçue ?
  • Les valeurs cachées masquées : celles que l’on cache consciemment pour ne pas être en désaccord avec les valeurs de surface. Dans les valeurs cachées, on distingue aussi les valeurs cachées implicites. Ce sont celles qui ne sont pas mentionnées, mais qui sont tacitement présentes, par exemple le mode vestimentaire à adopter dans un milieu donné.
  • Les valeurs profondes : elles conditionnent les valeurs de surface et les valeurs cachées.

Les valeurs de surface et les valeurs cachées sont conscientes, elles ont à voir avec le contenu de ce que je pense et que je manifeste ou non selon l’environnement. Les valeurs profondes sont inconscientes, et ont à voir avec comment je pense. Elles sont d’une certaine façon les lunettes à travers lesquelles je vois le monde et les autres sans savoir que je vois à travers elles. Celles ci sont d’autant plus difficiles à changer qu’elles sont profondément inconscientes. Ce sont ces dernières qui sous-tendent et caractérisent les différents niveaux d’existence mis en évidence par l’étude de Clare Graves.

Le système de valeur d’un individu n’est pas immuable. En effet, l’homme, au fil de sa vie, est en interaction constante avec son environnement humain et matériel. Il cherche à réduire ses contraintes et à adapter celui-ci à ses besoins pour s’assurer l’existence qui lui convient le mieux, c’est à dire satisfaire les valeurs importantes pour lui. Lorsque des changements importants surviennent dans son environnement, il doit être en mesure d’adapter sa conception du monde et de réélaborer son système de valeur pour accéder à un autre niveau d’existence (cf. par exemple, le passage à l’adolescence avec tous les changements bio-psycho-sociaux qui le sous-tendent).

En ce qui concerne leur organisation, les niveaux d’existence sont organisés de façon holarchique, c’est-à-dire comme une hiérarchie de holons. C’est celle que l’on trouve partout dans l’organisation de la nature. Pour comprendre ce qu’est une holarchie, définissons ce qu’est un holon. Un holon est un tout/partie comme par exemple une cellule du foie. Elle est un tout en tant que tel, mais fait partie d’un tout plus grand, plus haut holarchiquement, à savoir le foie. Le foie lui-même est inclus et intégré dans l’ensemble plus grand et plus complexe qu’est le corps…Les lettres, les mots et les phrases sont un autre exemple de holons emboités holarchiquement. Un hiérarchie holarchique signifie donc que chaque holon d’un certain niveau transcende et inclut ceux du rang inférieur précédent, mais ne les annule pas. Un holon supérieur est plus complexe et possède des nouvelles propriétés par rapport à celui du rang inférieur. Il émerge cependant du niveau précédent qui apporte une contribution indispensable. De ce fait, on ne peut sauter une étape. Ceci explique pourquoi l’étude de Clare Graves montre que les niveaux d’existence sont organisés selon un ordre précis et que le processus d’évolution d’une personnalité se fait toujours en suivant une certaine séquence.
Dire que les niveaux d’existence sont organisés de façon holarchique, revient donc à dire que des niveaux d’existence du passé peuvent être réactivés si l’environnement vient à changer. Ils n’ont pas disparu. Ainsi par exemple, nous pouvons réactiver en nous des comportements de survie archaïques, si nous nous retrouvons dans un lieu dans lequel il vient d’y avoir une catastrophe.
Une conséquence de cela est que le modèle de la Spirale Dynamique n’est pas une typologie. Il ne dit pas ce qu’est une personne, mais plutôt comment elle fonctionne dans un environnement donné. Les différents niveaux d’existence qu’elle a investis dans sa vie coexistent à chaque instant, s’influencent et interagissent entre eux.

Remarquons au passage qu’un groupe humain ou une organisation est également un holon. On peut donc observer les mêmes propriétés. Cela est un peu plus complexe, le groupe étant un holon d’individus, mais l’on peut observer les mêmes phénomènes. Ainsi, l’on peut par exemple voir une montée de violence (prémoderne guerrier) dans les rues et des idées révolutionnaires refaire surface, comme revenues du passé, dans un pays démocratique (moderne rationaliste) qui connait une crise. De la même façon, les services d’ordre (prémoderne autoritaire) vont se manifester également alors qu’ils sont peu présents dans les périodes plus paisibles. L’actualité nous a montré beaucoup de situations de ce type ces derniers temps dans différents pays…

Pour ce qui est du passage d’un niveau à un niveau supérieur, il y aurait beaucoup de choses à dire qui dépassent le cadre de cette présentation. Mentionnons en cependant quelques éléments. Pourquoi les hommes changent ? Il y a passage d’un niveau à un autre quand il y a une crise qui appelle un changement nécessaire. Cela implique la notion de deuil de l’ancien mode de rapport au monde et la création d’un nouveau. Au niveau individuel, c’est le cas par exemple du passage au complexe d’Œdipe chez le jeune enfant (4-5 ans grosso modo), à l’acquisition des règles sociales. Cela lui demande de faire le deuil de certains comportements du stade précédent (stade sadique anal) et l’acquisition d’un nouveau mode d’être. Là aussi, avant que le nouveau niveau d’existence correspondant au système de valeur ne soit créé et consolidé, on peut voir réapparaitre les niveaux précédents réapparaitre: comportement agressif, irresponsabilité, toute puissance, retour du pipi au lit… On a tendance à faire plus des mêmes choses du passé qui ne fonctionnent plus lorsque l’on n’arrive pas à trouver les différences qui font la différence ! 😉

Ces « lois de passage » d’un niveau d’existence à un autre s’appliquent aussi pour les groupes et les organisations et font de la Spirale Dynamique un modèle très puissant pour anticiper et gérer les crises quand l’environnement change. Beaucoup d’entreprises et d’organisations par exemple ont vécu le passage à l’informatisation avec plus ou moins de réussite et d’impacts sur les personnels et l’activité. En termes d’application aux grands groupes humains, un exemple de référence d’utilisation de la Spirale Dynamique dans l’accompagnement au changement en situation de crise revient à Don Beck. En 1981, il quitta l’enseignement et se consacra à l’utilisation du modèle de la Spirale Dynamique pour accompagner la transition de l’apartheid à la démocratie en Afrique du Sud. L’objectif était de passer à la démocratie en limitant un retour à la violence, aux racismes et aux peurs d’un coté comme de l’autre. (Il fut plus tard en 1995 le coach psychologique de l’équipe des Springbocks, équipe nouvellement multiraciale qui remporta la coupe du monde de rugby en 1995).

Une notion importante à considérer lorsqu’une crise nécessite la création d’un nouveau niveau d’existence réside dans le fait que la capacité au changement ne dépend pas des capacités d’intelligence telle qu’on les évalue habituellement chez l’individu (ou l’organisation) qui y est confronté. Nos capacités d’adaptation dépassent notre entendement et nos visions culturelles. Elles sont distinctes des catégories d’intelligence telle que nous les classons aujourd’hui. Au-delà de nos conceptions intellectuelles, le système nerveux de la personne a-t-il les capacités potentielles d’opérer la réorganisation nécessaire ou non ? Cela dépasse la perception consciente que nous avons de nos potentialités, donc cela est difficilement prévisible. C’est une fois que l’on a traversé une crise que l’on sait que l’on a trouvé les moyens de se réorganiser pour y arriver et que l’on a su mettre en branle des capacités potentielles. La Spirale Dynamique ne porte donc aucun jugement, ni ne classe les individus.

Cela montre aussi qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais niveaux d’existence. Ce qui compte, c’est la capacité à réactiver ou à créer celui permettant de (sur)vivre quand l’environnement change. Savoir se battre est nécessaire en temps de guerre, inadapté en temps de paix.

Si je comprends bien, la Spirale Dynamique fournit donc un modèle empirique permettant de lever un voile sur les phénomènes de l’évolution individuelle et collective.

Oui. Un voile seulement, pas tout ! L’évolution est un si grand mystère ! Une chose fascinante à ce sujet est que la Spirale Dynamique met en évidence que la psychogenèse récapitule la sociogenèse.

C’est-à-dire ?

Le grand physiologiste Ernst Haeckel, avait résumé sa théorie de l’évolution du développement en disant que : l’ontogenèse récapitule la phylogénèse. Il voulait dire par là que les différents stades par lequel passe le développement d’un organisme récapitulent les stades traversés par les espèces qui l’ont précédé. Ainsi, les premiers stades embryonnaires de l’être humain passent par ceux du poisson puis de l’amphibien, puis du reptile etc. jusqu’à développer ses caractéristiques propres. La Spirale dynamique arrive à un principe équivalent mais sous l’angle psychologique en montrant que :

La psychogenèse récapitule la sociogenèse

Cela veut dire que les différents stades par lesquels passe un individu dans son développement psychologique sont analogues à ceux par lesquels sont passées les anciennes civilisations. Cela éclaire sous un jour nouveau le développement psycho-affectif tel qu’il est décrit dans le modèle Freudien classique. Ainsi, le stade oral du petit bébé correspond à l’homme primitif évoluant seul dans une logique de survie, l’angoisse du 8ème mois aux tribus primitives qui mettaient les mauvais esprit à l’extérieur et les bons esprits à l’intérieur, le stade sadique anal est en analogie avec les empires guerriers, le stade Œdipien avec l’apparition des religions et la limitation de la violence. Suit ensuite l’adolescence qui correspond au passage au siècle des lumières et à l’émergence des sciences etc. On comprend mieux ainsi pourquoi les petits enfants apprécient particulièrement les dinosaures, les chevaliers, les princes et princesses, les magiciens et ogres… Les différentes théories psychologiques font également référence aux temps anciens de l’humanité. Le mythe d’Œdipe ou de la horde primitive dont parlait Freud en son de bons exemples. Cependant, la Spirale Dynamique éclaire et renforce cela d’un regard nouveau par son approche empirique, dépasse le cadre mythologique et donne une lecture plus vaste des phénomènes psychologiques et sociologiques humains.

La Spirale Dynamique met-elle en évidence des différences entre l’évolution des hommes et des femmes ?

Elle montre plutôt que les niveaux d’existence sont hiérarchisés d’une façon qui alterne entre des valeurs plutôt féminines et des valeurs plutôt masculines. Comme vous l’avez peut être constaté, les niveaux d’existence tels qu’ils ont été identifiés par les collègues de Clare Graves montrent une alternance entre affirmation de soi (JE) et sacrifice de soi (NOUS). L’affirmation de soi a plutôt à voir avec la constitution masculine, le JE, et la testostérone. Cette dernière permet aux mâles de tenir leurs frontières, de conquérir pour assurer sa reproduction et de se battre pour préserver leur intégrité. C’est plutôt le coté «être un tout en tant que tel » dont nous avons parlé précédemment pour définir ce qu’était un holon. De l’autre coté, le sacrifice de soi correspond plutôt à la dimension féminine, celle du NOUS, celle du « gommer la dimension personnelle » pour assurer la cohésion et la survie. En terme biologique, c’est surtout l’ocytocine qui est concernée, « l’hormone de l’amour et du prendre soin » qui caractérise plutôt le genre féminin. C’est plutôt le coté « faire partie d’un système plus vaste» du holon qui est alors concerné.

L’alternance des niveaux d’existence entre le JE et le NOUS, entre l’affirmation de soi et le sacrifice de soi, entre le masculin et le féminin, au fil de l’évolution individuelle et collective est un aspect passionnant de la Spirale Dynamique. Il montre la nécessité de savoir intégrer ces dimensions au lieu de les opposer ou de les hiérarchiser stupidement. Il montre également combien hommes et femmes ont besoin les uns des autres pour s’épanouir mutuellement dans leurs similitudes et leurs différences. Nos sociétés ont encore beaucoup d’efforts à faire et de compréhension à avoir pour que ces différences soient intégrées en une richesse mutuellement créative pour les deux sexes. Les hommes doivent intégrer des valeurs féminines pour se relier et moduler leur liberté à s’affirmer. Les femmes doivent intégrer des valeurs masculines pour se différencier et vivre leur part de liberté et de créativité.

Notez que l’on retrouve ici cette polarité dans notre « Liberté, Egalité, Fraternité » si cher à notre pays. Elle montre que la Fraternité est un holon qui intègre les deux termes de Liberté et Egalité… mais il y a encore du chemin à parcourir avant que suffisamment d’individus intègrent cela dans leurs valeurs profondes et non pas simplement en surface.

Notre monde en a effet cruellement besoin dans les temps actuels…

Je vous propose de continuer l’exploration du modèle de la Spirale Dynamique dans notre prochain numéro pour en découvrir les multiples intérêts dans la vie personnelle et professionnelle.

1 : http://lavida-magazine.com/et http://www.metaphorm.fr/blog/
2 : « Spiral Dynamics» Don Beck et Chris Cowan. Blackwell Publishing
3 : « La Spirale Dynamique» Fabien et Patricia Chabreuil. Intereditions

Une formation à la Spirale Dynamique est programmée à Montpellier du 26 au 30 octobre 2016.

Contactez nous au 06-89-20-86-69 ou contact@metaphorm.fr pour plus de renseignements.

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